Flamenca

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Flamenca

Message par Denis le Ven 11 Juin - 18:11



Le "roman" de Flamenca a été écrit au XIIIè siècle ; nous n'en connaissons pas l'auteur. Le seul manuscrit conservé est à la bibliothèque municipale de Carcassonne.

C'est un texte d'une grande finesse et d'une grande drôlerie, qui nous fait pénétrer la folie d'un mari jaloux.

En voici un extrait :

« Hélas ! que tu es malheureux !
La jalousie te rend affreux
Elle fait de toi une brute,
Fou ! rogneux ! barbu et hirsute !
Tes cheveux sont si hérissés
Que Flamenca croit observer
La queue d’un écureuil sauvage !
Honni sois-tu, et ton lignage !
Mais peu me chaut : mieux vaut mourir
Qu'ainsi honteusement subir
Mieux vaux être jaloux fieffé
Que souffrir d'être cocufié !
Je serai jaloux reconnu,
Plutôt que cocu et cornu ! »
Par tout le pays, il se sait
Qu'Archimbaut est jaloux parfait.
Toute l’Auvergne fait chansons,
Sonnets, tirades et leçons,
Plaids et sirventès et complaintes,
De Flamenca qu’il tient contrainte.
Et si on vient les lui chanter,
En croyez-vous son mal ôté ?
Si vient l’en blâmer un ami,
Pensez-vous qu’il l’en remercie ?
Non, il lui répond vertement :
« Seigneur, vraiment ! je vous entends !
Ainsi vous me tenez rigueur
D’être jaloux ? Par Dieu ! je meurs !
J’en sais peu qui ne le seraient :
Tels, dont j’essuie les quolibets,
S’ils avaient dans leur devanture
Une aussi belle créature,
Seraient bien plus jaloux que moi.
Je ne sais empereur ni roi
Qui ait épouse aussi enviable.
C’est vrai, elle n’est pas coupable.
Et si je vais récriminant,
C’est qu’il faut prendre garde avant
Que ne soit commis un affront.
Que ferais-je, si un fripon
Venait, feignant l’amour courtois,
N’y connaissant rien, toutefois,
Lui faisait faire des folies ?
M’en croirez-vous, si je le dis ?
Et, cependant, je veux le dire…
Je-ne-veux-pas ! pour un empire !
Que dirais-je de ma vergogne ?
En fou, ferais-je ma besogne
De la garder et la servir.
Ici, qui veut peut bien venir,
Mais nul, par Dieu ! ne la verra
Ni à ce point s’élèvera
De pouvoir lui parler sans moi
Quand viendraient même, sur ma foi,
Le comte son père, ou sa mère,
Sa sœur, ou Jauselis, son frère ! »
Dès que s’éloigne cet ami,
Dont lui déplaisent les avis,
Il parle seul à haute voix :
« En voilà un qui blâme en moi
Ce dont il devrait me louer ;
Il ne sait rien sauf critiquer.
Et croit avoir fort bien parlé,
Parce qu’il m’a jaloux nommé.
Comme il fait preuve de finesse !
Mais je préfère à sa sagesse
- profonde ! - ma propre folie.
Est-ce à Bologne qu’il apprit,
Ce brave homme, la rhétorique ?
Fou ! qui aujourd’hui me critique !
Il fallait dire : « Excellence,
De votre dame, ayez méfiance,
- C’est de Flamenca qu’il s’agit -
Car, vous gagnant par flatteries,
Elle en fera à son désir.''
Il n’y avait pas plus à dire,
Mais, il n’en dit ni ''bah'' ni ''bof'',
Car d’un idiot, il a l’étoffe.
Il me dit jaloux ? Je l’espère !
Il a trouvé ça dans la sphère ?
Fou, qui prétendrait m’en conter !
Fou serais-je de l’écouter !
Car, par ma foi, en sait-il tant ?
Peut-être un homme à cet instant,
Dans ma chambre, commet l’offense
Dont tout l’hiver j’aurai souffrance. »
A ces mots, il se lève d’un coup,
Il prend ses jambes à son cou,
Et il retrousse ses fourrures,
Tant et si bien qu’il a l’allure
D’une paysanne qui court…
En hâte il s’en vient à la tour
Où Flamenca se trouve assise.
Aimablement, elle devise
En compagnie de gentes dames ;
Mais le jaloux en fait un drame
« Elle va bien me le payer ! »
Et puis, il sort par l’escalier :
A la renverse, il est tombé !
Tout en travers, sur les degrés !
Pour peu, il se cassait le nez,
Le malheureux, le mal-luné !
Frotte sa tête… tâte sa glotte…
Ôte ses braies, tire ses bottes,
Puis il se lève, et se rassied,
Enfin s’étire pour jeter
Un bâillement, - là il se signe :
« Nomine Dei ! est-ce un signe
Que j’y aurai bonne aventure ? »
Il entre quérir sa ceinture
Et lance une œillade irritée
Vers sa femme, à la dérobée
Il se dit : « Quel idiot je suis !
Nul homme n’eut pareille amie
Et tu prétends que tu ne sais
Comment la tenir, par quel biais ?
Tu ne sais ? – Si ! – Comment ? - Bats-la
A quoi cela m’avancera ?
Sera-t-elle plus douce et chère ?
Non ! plutôt pire et plus amère !
Je sais qu’on dit que le bâton
Ne ramène pas la raison,
Mais qu’un cœur fou qu’on veut reprendre
Ne fait qu’encore plus s’éprendre.
Il n’est forteresse ni tour
Qui empêche un cœur pris d’amour
D’obtenir tout selon ses vœux,
Tôt ou tard. Le garde qui veut !
Mais moi je me fais ce conseil :
Je l’abriterai du soleil
Et de la faim et puis du froid.
Je l’aime tant : malheur à moi
Si des autres je ne la garde.
Je ne veux ici d’autre garde
Que moi-même, car même au ciel
On n’en trouverait plus fidèle.
Je n’ai nulle autre chose à faire.
J’ai bonne cave et bonne chère,
Et de chevaucher je suis las.
J’aurai repos et serai gras !
C’est ce qu’il faut aux hommes vieux.
Mais je me reposerais mieux
Sans une fillette en dépôt
Qui ne me laisse aucun repos.
Et je la garderai pourtant,
Usant de force et de talent.
Là je mettrai tout mon effort.
La tour est grande et le mur fort ;
Là-dedans, je l’emmurerai
Avec une amie, s’il lui plaît,
Ou deux : qu’elle ne soit pas seule.
Que je sois pendu par la gueule
Si elle sort sans moi, serait-ce,
Même pour se rendre à la messe,
Quel que soit l’office ou la fête ! »

Denis
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